Quand on parle de l’Algérie, on pense souvent au Sahara, aux kasbahs, aux marchés colorés de Constantine ou aux plages de Mostaganem. Mais derrière ces paysages célèbres, il y a une histoire plus complexe, plus humaine, et parfois plus douloureuse : celle des Pieds-Rouges. Qui sont-ils vraiment ? Pourquoi ce nom ? Et que reste-t-il d’eux aujourd’hui ?
Le sens du nom : une étiquette, pas un surnom
Le terme "Pieds-Rouges" n’est pas une invention moderne. Il date de la période coloniale, entre 1830 et 1962. Il désigne les Européens - principalement des Français, mais aussi des Espagnols, des Italiens et des Malteses - qui ont immigré en Algérie pour y vivre, travailler, et construire une vie. Le nom vient de leur habitude de marcher pieds nus ou avec des sandales légères, surtout dans les régions chaudes du nord du pays. Le sol rouge de l’Algérie, riche en oxyde de fer, colorait leurs semelles. Ce détail banal a fini par devenir un symbole, parfois moqueur, parfois nostalgique.
À l’époque, les Pieds-Rouges n’étaient pas une classe homogène. Certains étaient des agriculteurs venus chercher des terres fertiles dans les plaines de la Mitidja. D’autres étaient des artisans, des commerçants, des fonctionnaires ou des militaires. Beaucoup ont été les premiers à construire des écoles, des hôpitaux, des routes, des ports. Ils ont aussi été les premiers à imposer des systèmes d’exploitation foncière qui ont marginalisé les populations locales.
Une vie entre deux mondes
Les Pieds-Rouges vivaient dans un monde à part. Ils parlaient français, fréquentaient les cafés de Belcourt, allaient à la messe le dimanche, et célébraient les fêtes françaises. Mais leur quotidien était profondément marqué par l’Algérie : les épices dans la cuisine, les rythmes du raï, les saisons du blé, les chaleurs de l’été. Certains apprenaient l’arabe, épousaient des Algériennes, élevaient leurs enfants dans un mélange de traditions.
À Oran, par exemple, on trouvait des familles où les mères préparaient des couscous le vendredi et des quiches le dimanche. À Constantine, les enfants jouaient dans les ruelles de la médina avant d’aller à l’école publique où on leur enseignait la grammaire française. Ce mélange n’était pas idyllique - les inégalités étaient criantes - mais il a créé une culture hybride, unique en Afrique du Nord.
La fin d’une époque : 1962 et l’exode
Le 5 juillet 1962, l’Algérie devient indépendante. Pour les Pieds-Rouges, c’est le début d’un exode massif. Près de 1 million de personnes quittent le pays en quelques mois. Beaucoup n’avaient jamais mis les pieds en France. Elles arrivaient dans des villes comme Marseille, Lyon ou Toulon, avec une valise, un peu d’argent, et un sentiment de perte profonde.
À Lyon, dans les quartiers de Vénissieux et de Saint-Fons, on a construit des cités pour accueillir ces rapatriés. Les enfants des Pieds-Rouges ont grandi en entendant parler de l’Algérie comme d’un pays perdu, d’un jardin oublié. Les parents leur racontaient les marchés de Sidi Bel Abbès, les odeurs du jasmin à Sétif, les soirées sous les étoiles à Bône. Ces histoires sont devenues des légendes familiales.
Que reste-t-il aujourd’hui ?
Les Pieds-Rouges ne sont plus. Mais leur héritage est partout. En Algérie, les bâtiments qu’ils ont construits - les écoles, les gares, les hôpitaux - sont encore debout. Certains sont en ruine. D’autres ont été rénovés. À Alger, le Palais des Nations, aujourd’hui siège du gouvernement, était autrefois le Palais du Gouverneur. À Skikda, le port a été modernisé, mais son architecture coloniale est toujours visible.
En France, les descendants des Pieds-Rouges sont des millions. Beaucoup ne savent plus rien de leur origine. D’autres, au contraire, entretiennent un lien fort. Des associations comme "Les Enfants d’Algérie" ou "Les Amis du Patrimoine Pieds-Rouges" organisent des voyages en Algérie pour retrouver les maisons de leurs grands-parents. Certains y retrouvent des murs encore peints en bleu ciel, des portes en fer forgé, des citernes d’eau qui ne coulent plus.
En 2023, une étude menée par l’Institut des Migrations Méditerranéennes a montré que plus de 120 000 Français de plus de 60 ans ont encore un lien affectif fort avec l’Algérie. Pour certains, c’est une nostalgie. Pour d’autres, c’est une manière de réparer un passé douloureux.
Visiter l’Algérie aujourd’hui : une rencontre avec l’histoire
Si vous voyagez en Algérie aujourd’hui, vous pouvez encore trouver des traces des Pieds-Rouges. À Annaba, le marché central conserve les enseignes en français. À Tlemcen, les villas de style colonial sont louées à des familles algériennes qui les entretiennent avec soin. À Mostaganem, un ancien café de la rue de l’Église a été transformé en librairie. L’enseigne est toujours là : "Café des Sports, 1932".
Les guides touristiques locaux savent parler de cette histoire. Ils vous montreront les tombes des anciens cimetières européens, souvent abandonnées, mais parfois nettoyées par des bénévoles. Ils vous raconteront comment les enfants algériens d’aujourd’hui apprennent l’histoire des Pieds-Rouges à l’école - pas comme des ennemis, mais comme des acteurs d’un passé partagé.
Une mémoire vivante
Les Pieds-Rouges ne sont pas un chapitre clos de l’histoire algérienne. Ce sont des voix qui continuent de parler, à travers les objets, les bâtiments, les souvenirs. Leur histoire n’est ni glorifiée ni condamnée. Elle est là, simple, complexe, humaine.
Visiter l’Algérie aujourd’hui, c’est aussi écouter ces silences. C’est marcher sur ces sols rouges qui ont vu passer tant de pas. C’est comprendre que les frontières entre les peuples ne sont jamais aussi nettes qu’on le croit. Et que l’identité, parfois, se construit dans les détails : une porte, un mot, une recette de cuisine.
Il n’y a pas de musée des Pieds-Rouges. Pas encore. Mais peut-être que demain, dans une vieille maison de Sidi Bel Abbès, quelqu’un ouvrira une malle et trouvera un carnet d’école, une photo en noir et blanc, et une lettre écrite en 1958 : "Je n’oublierai jamais l’odeur des orangers à la sortie de la ville."
Pourquoi les Européens en Algérie s’appellent-ils "Pieds-Rouges" ?
Le nom "Pieds-Rouges" vient de l’habitude des colons européens de marcher pieds nus ou avec des sandales légères dans les régions chaudes d’Algérie. Le sol rouge, riche en oxyde de fer, colorait leurs semelles. Ce détail visible est devenu un surnom populaire, utilisé à la fois par les Algériens et les colons eux-mêmes, parfois avec humour, parfois avec mépris.
Combien de Pieds-Rouges ont quitté l’Algérie en 1962 ?
En 1962, environ 1 million de personnes d’origine européenne ont quitté l’Algérie après l’indépendance. Ce sont principalement des Français, mais aussi des Espagnols, Italiens et Malteses. Ce mouvement, appelé "le rapatriement", a été l’un des plus importants de l’après-guerre en Europe. Beaucoup n’avaient jamais mis les pieds en France.
Les Pieds-Rouges ont-ils laissé des traces visibles en Algérie aujourd’hui ?
Oui. De nombreux bâtiments construits pendant la colonisation - écoles, hôpitaux, gares, ports - existent encore. À Alger, Oran ou Constantine, les villas de style colonial sont parfois habitées, parfois transformées en musées ou en espaces culturels. Les enseignes en français sur les marchés, les fontaines publiques, les cimetières abandonnés : ce sont autant de traces concrètes de leur présence.
Les descendants des Pieds-Rouges visitent-ils encore l’Algérie ?
Oui, de plus en plus. Des associations en France, comme "Les Enfants d’Algérie", organisent des voyages pour retrouver les maisons d’origine, les écoles, les cimetières familiaux. Beaucoup de ces personnes, âgées de 60 à 80 ans, veulent comprendre leur passé, rencontrer des Algériens qui ont connu leurs parents, ou simplement poser un pied sur cette terre qu’ils n’ont jamais oubliée.
Comment l’Algérie perçoit-elle aujourd’hui l’héritage des Pieds-Rouges ?
La perception est nuancée. Officiellement, l’État algérien se concentre sur la mémoire de la lutte pour l’indépendance. Mais localement, beaucoup de gens reconnaissent que les Pieds-Rouges ont aussi construit des infrastructures, des écoles, des hôpitaux. Certains les considèrent comme des voisins d’autrefois, pas comme des ennemis. Des projets de préservation du patrimoine architectural colonial émergent, souvent portés par des jeunes Algériens intéressés par l’histoire complexe de leur pays.