Vous avez déjà entendu parler d’un artisan en Algérie ? Peut-être un potier de Sidi Bel Abbès, un tisserand de Tlemcen, ou un forgeron de la Kabylie. Mais quand on parle d’une femme qui fait ça ? Quel mot utilise-t-on ? C’est une question simple, mais qui révèle un vrai vide dans la langue courante. Et pourtant, dans les ateliers de l’Algérie profonde, ce sont souvent les femmes qui tiennent les traditions les plus anciennes.
Le mot "artisan" n’a pas de féminin officiel en arabe algérien
En arabe classique, le mot "artisan" se dit "صانع" (sāniʿ). Son féminin théorique serait "صانعة" (sāniʿa). Mais dans la vie réelle, en Algérie, on n’entend presque jamais ce mot. Les femmes qui travaillent le cuir, la céramique, le fil ou le bois ne sont pas appelées "sāniʿa". On les appelle simplement "artisan" - le même mot que pour les hommes. Et ça, c’est pas un oubli. C’est une habitude culturelle.
Regardez les marchés d’Alger ou de Constantine. Les étals de tapis, de bijoux en argent, de poteries peintes à la main ? Ce sont souvent les femmes qui les tiennent. Elles font les motifs, mélangent les pigments, tissent les laines. Pourtant, dans les brochures touristiques, sur les panneaux explicatifs, ou même dans les interviews à la télévision, on dit : "Cet artisan a appris le métier de son père". Même si c’est une femme. Même si elle est la seule à le faire dans sa famille depuis trois générations.
La langue berbère propose une solution plus naturelle
Dans les régions berbères - la Kabylie, le M’zab, le Sahara nord - la langue tamazight offre une réponse plus claire. Le mot "artisan" en tamazight est "azenfar". Son féminin, lui, existe bel et bien : "azenfart". Et on l’utilise. Une femme qui sculpte le bois dans les montagnes de Tizi Ouzou ? On la nomme "azenfart". Une femme qui tisse les nattes en fibres de dattier dans le M’zab ? "Azenfart".
Le tamazight, contrairement à l’arabe dialectal algérien, a conservé des formes féminines pour presque tous les métiers. "Tigemmi" pour la cordonnière, "tazirt" pour la potière, "tayriwt" pour la teinturière. Ce n’est pas une question de grammaire. C’est une question de reconnaissance. Quand une langue donne un mot spécifique à une femme, elle dit : "Ton travail compte. Ton rôle est visible. Tu n’es pas une version féminine d’un homme. Tu es une personne à part entière."
Les femmes, gardiennes invisibles de l’artisanat algérien
En Algérie, 70 % des artisans du tissage traditionnel sont des femmes, selon une étude du ministère de la Culture en 2023. Dans la région de Ghardaïa, 90 % des tapis de laine et de soie sont tissés par des femmes. À Bejaïa, les poteries de type "karkour" sont façonnées par des mères et des grand-mères. Pourtant, quand un voyageur achète un tapis, il ne sait pas qui l’a fait. Le nom sur la plaque ? Souvent celui du mari, du frère, ou du père.
Le mot "artisan" n’est pas neutre. Il porte une histoire. Une histoire où les hommes sont les visages publics, et les femmes, les mains invisibles. C’est pour ça que demander "quel est le féminin de artisan ?" n’est pas juste une question linguistique. C’est une question de justice culturelle.
Des initiatives pour changer les choses
Depuis 2020, plusieurs associations algériennes - comme "Femmes du Patrimoine" à Oran et "Tassili N’Ajjer" à Tamanrasset - ont lancé des campagnes pour réclamer l’usage du féminin dans les documents officiels. Elles publient des cartes d’identité d’artisan-e-s, avec le suffixe "-a" ajouté à "artisan". Elles imposent des panneaux dans les souks qui disent : "Artisan-e : Fatima Zohra, potière, 45 ans, Tizi Ouzou".
Les écoles d’artisanat, comme celle de Sétif, ont commencé à inscrire les élèves comme "artisans" ou "artisanes" selon leur sexe. Ce n’est pas une mode. C’est un retour à la vérité. Parce que dans la tradition orale, les femmes ont toujours été appelées par leur métier. Ce n’est que dans les écrits modernes qu’on les a effacées.
Et maintenant ? Comment dire "artisane" en algérien ?
Il n’y a pas de réponse universelle. En arabe dialectal, on continue à dire "artisan" pour tout le monde. C’est la norme. Mais si vous voulez respecter la réalité, si vous voulez honorer les mains qui font les tapis, les poteries, les bijoux, alors dites "artisane". Ce mot existe dans le français d’Algérie. Il est utilisé dans les journaux locaux, dans les universités, dans les rapports de l’UNESCO sur le patrimoine immatériel.
Vous pouvez aussi dire "sāniʿa" - même si c’est rare. Ou "azenfart" si vous êtes en zone berbère. Mais la plus simple, la plus juste, la plus claire ? C’est "artisane". Ce mot n’est pas un emprunt. C’est une réclamation. Une façon de dire : "Je vois ce que tu fais. Je nomme ce que tu es."
Un exemple concret : le tissage de Tlemcen
Prenons le cas de Zohra, 68 ans, de Tlemcen. Elle tisse depuis l’âge de 12 ans. Ses motifs de fleurs et de lignes géométriques sont reconnus dans toute la région. Elle a formé 17 jeunes femmes. Son atelier est dans la maison familiale. Son nom n’apparaît sur aucun catalogue. Le tapis qu’elle a fait en 2021 est exposé au musée national d’Alger - sous le nom de son mari décédé.
Quand vous achetez un tapis de Tlemcen, demandez : "Qui l’a fait ?" Vous entendrez peut-être : "C’est mon épouse." Ou : "Ma mère." Ou : "Ma sœur." Et là, vous savez. Ce n’est pas un "artisan". C’est une artisane.
Le féminin n’est pas une question de grammaire. C’est une question de mémoire.
Chaque mot que nous utilisons sauve ou efface une histoire. Dire "artisan" pour une femme, c’est dire qu’elle n’existe pas comme personne. Dire "artisane", c’est dire : "Tu as un nom. Tu as une voix. Tu as une place."
En Algérie, les femmes ne demandent pas à être appelées "artisanes" pour avoir l’air moderne. Elles le font parce qu’elles veulent que leur travail soit vu. Parce qu’elles veulent que leurs petites-filles sachent : "Tu peux être ce que tu veux. Même si personne ne t’a encore nommée."
Pourquoi ne pas dire "artisane" en arabe algérien ?
En arabe dialectal algérien, le féminin des métiers n’est pas utilisé couramment. Même si la forme grammaticale existe (comme "sāniʿa"), elle est rarement prononcée. La langue orale privilégie l’usage masculin comme forme neutre. C’est une tradition linguistique, pas une règle. Mais cette habitude efface la présence des femmes dans les métiers manuels, même si elles en sont les principales pratiquantes.
Le mot "artisane" est-il accepté en Algérie ?
Oui, de plus en plus. Depuis 2020, les associations culturelles, les musées et les écoles d’artisanat l’utilisent officiellement. Les journaux comme "El Watan" ou "Le Soir d’Algérie" l’ont adopté dans leurs articles sur l’artisanat féminin. Le ministère de la Culture l’inclut désormais dans ses fiches de documentation. Ce n’est pas encore courant dans les souks, mais c’est en train de changer.
Les femmes berbères utilisent-elles un mot spécifique pour "artisane" ?
Oui. En tamazight, chaque métier a un féminin précis. "Azenfart" pour l’artisane, "tigemmi" pour la cordonnière, "tazirt" pour la potière. Ces mots sont vivants et utilisés quotidiennement dans les régions berbères. Ils ne sont pas des traductions. Ce sont des termes anciens, profondément enracinés dans la culture locale. C’est pour ça que les mouvements de préservation du berbère insistent sur l’usage de ces formes.
Est-ce que dire "artisane" change quelque chose dans la vie des femmes ?
Oui. Quand une femme est appelée "artisane", elle devient visible. Elle peut demander des subventions, participer à des salons, être citée dans les livres. Les acheteurs reconnaissent mieux son travail. Les enfants s’identifient à elle. Dans les villages, les jeunes filles disent maintenant : "Je veux être artisane, comme ma mère." Le mot donne du poids à l’identité. Il ne change pas la réalité, mais il la rend légitime.
Pourquoi les hommes ne sont-ils pas appelés "artisans" dans les familles berbères ?
Dans les familles berbères, les hommes et les femmes ont souvent des métiers différents. Les hommes travaillent le fer, la pierre, ou la menuiserie. Les femmes, le tissage, la céramique, la teinture. Chaque métier a son mot propre, avec son féminin. Donc un homme qui tisse n’est pas appelé "azenfart" - il est appelé "azenfar". Mais il est rare qu’un homme tisse. Ce n’est pas une question de genre, c’est une question de division traditionnelle du travail. Le mot suit le métier, pas la personne.
Alexis Vanmeter
janvier 5, 2026 AT 20:56Artisane. Point. C’est juste une question de respect.
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Magaly Guardado-Marti
janvier 6, 2026 AT 00:19Je suis fatiguée de voir des gens dire que ‘artisan’ est neutre. Non. C’est masculin par défaut, et c’est une forme d’effacement. Le féminin existe en français, alors pourquoi le refuser ?
On parle de mémoire culturelle, pas de grammaire. Et si on ne nomme pas les femmes, elles deviennent invisibles. C’est pas compliqué.