Le Sahara occidental n’est pas seulement un désert immense sous un ciel étoilé. C’est un terrain de jeu géopolitique qui divise depuis des décennies l’Algérie et le Maroc. Pourtant, si vous voyagez dans le sud de l’Algérie - à Tindouf, à Béchar ou même dans les dunes de Laghouat - vous entendrez parler de cette revendication comme d’une évidence. Mais pourquoi l’Algérie insiste-t-elle sur le fait que le Sahara marocain lui appartient ? La réponse ne se trouve pas dans les cartes touristiques, mais dans l’histoire, les alliances et les enjeux de survie régionale.
Une frontière tracée par les colonisateurs
Avant 1956, le Sahara occidental n’était pas un pays. C’était une zone de transition entre l’empire marocain, les tribus sahariennes et les territoires contrôlés par l’Espagne. Les colonisateurs européens ont découpé cette région sans tenir compte des liens tribaux, des routes commerciales ou des puits d’eau. Lorsque l’Espagne a quitté la région en 1975, elle a laissé un vide. Le Maroc a immédiatement réclamé le territoire, invoquant des liens historiques avec les souverains de Fès. L’Algérie, elle, a vu là une menace directe.
À cette époque, l’Algérie venait de sortir d’une guerre d’indépendance sanglante contre la France. Elle avait une mémoire vive de la colonisation et de la manipulation des frontières. Pour Alger, le Maroc n’était pas un voisin neutre : c’était un pays qui, sous la monarchie, avait déjà tenté de s’immiscer dans les affaires algériennes. Lorsque le Maroc a lancé la « Marche verte » - 350 000 civils marchant vers le Sahara occidental - l’Algérie a réagi comme si c’était une invasion préparée.
Le Polisario, un allié stratégique
L’Algérie n’a pas juste soutenu la revendication du Sahara occidental. Elle a soutenu le Polisario est un mouvement de libération nationaliste sahraoui fondé en 1973 pour défendre l’indépendance du Sahara occidental. Depuis 1976, Alger abrite les camps de réfugiés sahraouis à Tindouf, où vivent encore près de 170 000 personnes. Ce n’est pas un geste humanitaire isolé. C’est un calcul politique. Le Polisario est le seul acteur capable de contester la souveraineté marocaine sur le territoire. Et pour l’Algérie, un Sahara occidental indépendant ou proche d’Alger, c’est un bouclier géographique contre l’influence marocaine.
Le Maroc, lui, a construit un mur de sable de 2 700 kilomètres - le « mur des sables » - pour sécuriser les zones qu’il contrôle. C’est le plus long mur militaire du monde. Il coûte des milliards, mais il empêche toute extension du Polisario vers l’est. Pour l’Algérie, ce mur est une déclaration de guerre froide. Il coupe les routes traditionnelles de migration et de commerce entre les tribus sahariennes. Et il renforce l’isolement du Maroc vis-à-vis de ses voisins du sud.
Le pétrole, le gaz et les ressources naturelles
Le Sahara n’est pas qu’un désert vide. Sous ses dunes, il y a du pétrole, du gaz naturel, des minerais rares et des nappes phréatiques gigantesques. Le Maroc a commencé à exploiter ces ressources dans les zones qu’il contrôle, notamment autour de Dakhla et de Laayoune. Des compagnies étrangères - notamment françaises et chinoises - signent des contrats avec Rabat pour forer, extraire et exporter.
L’Algérie, elle, a déjà développé son propre secteur énergétique dans le Sahara central. Elle exporte du gaz vers l’Europe via des gazoducs qui traversent la Tunisie et la Libye. Si le Maroc contrôle un jour les réserves du Sahara occidental, il pourrait créer un corridor énergétique alternatif - directement vers l’Europe - en contournant l’Algérie. Cela menacerait non seulement les revenus pétroliers algériens, mais aussi son rôle de pivot énergétique régional.
En 2023, l’Algérie a rejeté une proposition de l’ONU pour un référendum d’autodétermination. Pourquoi ? Parce que le plan proposait un statut d’autonomie sous souveraineté marocaine. Pour Alger, ce n’est pas une solution. C’est un piège. Une autonomie, c’est encore du Maroc. Et un Maroc qui contrôle le Sahara occidental, c’est un Maroc qui domine toute la région.
La rivalité régionale qui ne s’arrête pas
Le conflit du Sahara occidental n’est pas seulement une question de territoire. C’est la pointe d’un iceberg de rivalités plus larges. L’Algérie et le Maroc se disputent l’influence en Afrique du Nord. Le Maroc a rejoint l’Union africaine en 2017, après avoir quitté l’organisation en 1984 pour protester contre l’admission du Polisario. L’Algérie a bloqué sa réintégration pendant plus de trente ans. Elle a fait pression sur d’autres pays africains pour qu’ils soutiennent le Polisario. Elle a même empêché des accords de coopération militaire entre le Maroc et des pays voisins.
Les deux pays n’ont pas de relations diplomatiques depuis 2021. Les frontières sont fermées. Les échanges commerciaux sont quasi nuls. Les médias marocains dépeignent l’Algérie comme un État autoritaire. Les médias algériens décrivent le Maroc comme un régime colonial. Cette guerre des discours alimente les tensions. Et dans ce contexte, le Sahara occidental devient le symbole ultime : qui a le droit de décider du destin de cette terre ?
Le tourisme, un masque sur la réalité
Si vous suivez des circuits touristiques dans le Sahara algérien, vous verrez des photos de dunes dorées, des caravanes de chameaux et des nuits sous les étoiles. On vous parle de paix, de nature, de sérénité. Mais personne ne vous dit que les frontières du sud sont gardées par des soldats. Que les cartes touristiques ne montrent pas les zones militaires. Que les guides ne parlent jamais des camps de réfugiés à 50 kilomètres de là.
Le tourisme dans le Sahara algérien est un succès. Mais il repose sur un silence. Un silence qui protège une vérité plus lourde : le Sahara n’est pas un décor. C’est un champ de bataille. Et tant que l’Algérie ne reconnaîtra pas la souveraineté marocaine sur cette région, elle continuera de la revendiquer. Pas pour le désert. Pas pour les oasis. Mais pour son propre avenir.
Un avenir incertain
En 2026, la situation est bloquée. L’ONU n’a plus de plan crédible. Les États-Unis, qui ont reconnu la souveraineté marocaine en 2020, n’ont pas été suivis par l’Union européenne. La Chine et la Russie restent neutres. L’Algérie n’a pas de moyen militaire de reprendre le territoire. Le Maroc n’a pas de solution politique pour apaiser les sahraouis.
Le seul espoir réside dans les jeunes générations. Les Sahraouis nés dans les camps de Tindouf ne veulent ni de l’indépendance ni de l’annexion. Ils veulent une voix. Les Algériens et les Marocains de 20 ans ne comprennent plus pourquoi leurs pays se déchirent pour un désert. Peut-être que le vrai changement viendra d’un voyageur, d’un étudiant, d’un artiste qui traversera la frontière et racontera une autre histoire.
Pourquoi l’Algérie soutient-elle le Polisario plutôt que de négocier directement avec le Maroc ?
L’Algérie soutient le Polisario parce qu’elle considère que le Maroc n’a pas le droit légitime de revendiquer le Sahara occidental. Le Polisario représente une alternative à l’annexion marocaine, et son soutien permet à Alger de maintenir une pression diplomatique et politique sur Rabat. Négocier directement avec le Maroc, c’est accepter de reconnaître sa souveraineté sur le territoire - ce que l’Algérie refuse depuis 1975.
Le Sahara occidental est-il vraiment riche en ressources naturelles ?
Oui. Le Sahara occidental contient d’importantes réserves de phosphates, qui représentent 60 % des réserves mondiales. Il y a aussi du pétrole, du gaz naturel, des métaux rares comme le lithium, et des nappes d’eau souterraine. Le Maroc exploite déjà certaines de ces ressources, ce qui renforce la volonté de l’Algérie de contester cette mainmise.
Pourquoi les frontières entre l’Algérie et le Maroc sont-elles fermées ?
Les frontières sont fermées depuis 2021, après que le Maroc a accusé l’Algérie de soutenir des groupes armés dans la région. L’Algérie a répliqué en dénonçant les « ambitions impérialistes » du Maroc. Cette fermeture est aussi une conséquence directe du conflit du Sahara occidental, qui a transformé un voisinage historique en rivalité profonde.
Les touristes peuvent-ils visiter les zones contrôlées par le Maroc dans le Sahara occidental ?
Oui, mais avec des restrictions. Les circuits touristiques proposés par le Maroc sont organisés et sécurisés, mais ils évitent soigneusement les zones de tension. Les visiteurs ne voient pas les camps de réfugiés, ni les mines, ni les soldats. La plupart des agences algériennes interdisent à leurs clients de visiter ces zones, considérant que cela légitime une occupation non reconnue.
Quelle est la position de l’Union africaine sur ce conflit ?
L’Union africaine reconnaît officiellement la République arabe sahraouie démocratique (RASD), proclamée par le Polisario en 1976. Elle considère le Sahara occidental comme un territoire non autonome en attente d’autodétermination. Le Maroc, malgré sa réintégration en 2017, n’a jamais réussi à faire changer cette position. Pour l’UA, la question du Sahara reste une question de décolonisation.