Quand on visite l’Algérie, on voit des mosquées, des marchés animés, des langues qui sonnent comme l’arabe, et on se demande : les Algériens sont-ils arabes ? La réponse n’est pas simple. Ce n’est ni un oui ni un non. C’est une histoire plus riche, plus ancienne, et plus complexe que ce que les cartes ou les stéréotypes racontent.
Une identité qui vient de loin
Avant que l’arabe ne traverse le désert, avant que l’islam ne s’installe, avant même que les Romains ne construisent leurs aqueducs, les habitants de ce qui est aujourd’hui l’Algérie étaient des Berbères un peuple autochtone d’Afrique du Nord, avec ses propres langues, ses rituels et ses systèmes sociaux. Leur nom ? Imazighen, ce qui signifie « hommes libres » en tamazight. Ils vivaient dans les montagnes du Kabylie, dans les oasis du Sahara, dans les plaines du Tell. Leur langue, leurs coutumes, leurs tatouages, leurs tapis - tout cela existait bien avant l’arrivée des Arabes au VIIe siècle.
Quand les armées arabes sont arrivées, elles n’ont pas remplacé les Berbères. Elles les ont rencontrés. Puis échangé. Puis mélangé. L’arabe est devenu la langue des affaires, de la religion, de l’administration. Mais les Berbères n’ont pas disparu. Ils ont adopté l’arabe, tout en gardant leur identité. Et cette identité, aujourd’hui encore, vit dans les mots, les chants, les vêtements, les fêtes.
Le mythe de l’arabité pure
Beaucoup pensent que l’arabité, c’est une seule chose : parler arabe, porter la djellaba, manger du couscous le vendredi. Mais c’est une réduction. L’arabité en Algérie n’est pas une origine, c’est un processus. Un processus qui a duré plus de mille ans. Et qui continue.
En 1962, après l’indépendance, le nouveau gouvernement algérien a choisi de promouvoir l’arabe comme langue nationale. C’était une manière de se dégager du colonialisme français. Mais cette décision a aussi effacé une partie de l’histoire. Pendant des décennies, le tamazight a été interdit à l’école, à la télévision, dans les médias. Les enfants berbères ont été punis pour avoir parlé leur langue à la cour de récréation. Cette politique a créé une tension profonde - entre ceux qui veulent une identité arabo-musulmane unifiée, et ceux qui veulent reconnaître la diversité.
En 2016, le tamazight est devenu une langue nationale officielle. C’était un tournant. Mais la reconnaissance n’est pas encore totale. Dans certaines régions, les enfants apprennent encore l’arabe avant de connaître leur propre langue maternelle. Et pourtant, des milliers d’Algériens parlent tamazight à la maison, chantent en kabyle, écrivent en tifinagh. Ce n’est pas un vestige. C’est une vie.
Qui est vraiment « arabe » ?
Le mot « arabe » est souvent utilisé comme un synonyme de « musulman » ou de « nord-africain ». Mais ce n’est pas la même chose. Un Arabe, dans son sens strict, est quelqu’un dont la langue maternelle est l’arabe, et dont les ancêtres viennent de la péninsule Arabique. Ce n’est pas le cas de la majorité des Algériens.
Les Algériens sont des Berbères arabophones des descendants des populations autochtones d’Afrique du Nord qui ont adopté la langue arabe et l’islam, tout en conservant des éléments culturels pré-arabes. Ils sont aussi des Arabes berbérisés des groupes venus d’Arabie qui se sont mêlés aux populations locales et ont adopté des coutumes locales. Et ils sont aussi des Sahariens des populations nomades ou semi-nomades du Sahara, avec leurs propres dialectes, leurs propres traditions, souvent très éloignées de celles du Nord.
En 2020, une étude génétique menée par l’Institut Pasteur d’Alger a montré que la majorité des Algériens ont plus de 60 % d’ADN berbère. Les composantes arabes et sub-sahariennes sont présentes, mais elles sont minoritaires. Ce n’est pas une question de race. C’est une question de culture, d’histoire, de langues, de mémoires.
La langue : un pont, pas une frontière
Beaucoup croient que parler arabe, c’est être arabe. Mais en Algérie, l’arabe n’est pas toujours la langue du cœur. Il y a trois formes d’arabe : l’arabe classique (celui du Coran), l’arabe standard moderne (celui des journaux et de la télévision), et l’arabe algérien (le dialecte du quotidien).
Le dialecte algérien ? C’est un mélange. Des mots arabes, bien sûr. Mais aussi des mots berbères (comme azek pour « pain » dans certaines régions), des mots français (« télé » pour télévision, « boulangerie » pour la boulangerie), et même des mots turcs ou espagnols. C’est une langue vivante, qui change chaque jour. Et elle n’appartient pas à un seul peuple. Elle appartient à tous ceux qui la parlent.
En Kabylie, les gens parlent arabe pour aller au travail. Mais à la maison, ils parlent tamazight. À Oran, les jeunes écoutent du raï en arabe algérien, mais savent que leur grand-mère chantait des chants berbères. À Tamanrasset, les Touaregs parlent tamahaq, écrivent en tifinagh, et n’ont jamais eu besoin de l’arabe pour vivre.
La culture : une mosaïque, pas un bloc
La culture algérienne n’est pas un seul morceau. C’est un tissu. Un tissu fait de centaines de fils. Le haik des femmes d’Alger, le guedra des Touaregs, le gharnati d’Oran, les danses du M’zab, les chants des Aït Menguellet, les poèmes de Lounès Matoub - tout cela coexiste. Et chaque élément a sa propre histoire.
Le couscous ? Il est berbère. Le raï ? Né dans les bidonvilles d’Oran dans les années 1930, il mélange les rythmes arabes, africains et occidentaux. Les zouaoua ? Des soldats berbères qui ont combattu pour la France pendant la guerre d’Algérie. Les chaâbi ? Des musiciens populaires qui chantent en arabe algérien, mais avec des paroles qui viennent du berbère et du français.
Il n’y a pas une seule culture algérienne. Il y en a plusieurs. Et elles ne se combattent pas. Elles se nourrissent.
Alors, les Algériens sont-ils arabes ?
Si vous demandez à un Algérien s’il est arabe, il vous répondra peut-être : « Je suis algérien. »
Parce que l’identité ici ne se résume pas à une étiquette. Elle est faite de couches. De souvenirs. De résistances. De mélanges. De choix.
Les Algériens ne sont pas arabes au sens ethnique. Ils ne sont pas non plus uniquement berbères. Ils sont les deux. Et bien plus. Ils sont les enfants d’un pays qui a refusé d’être réduit à un seul récit. Ils sont ceux qui parlent l’arabe, mais chantent en tamazight. Qui vont à la mosquée, mais célèbrent les fêtes berbères. Qui mangent du couscous, mais savent que leur ancêtre n’était pas un Arabe de la péninsule, mais un berbère du Djurdjura.
La question n’est pas « sont-ils arabes ? ». La bonne question est : « Qui sont-ils ? »
Et la réponse ? Ils sont eux-mêmes.
Pourquoi l’arabe est-il la langue officielle de l’Algérie si la majorité des habitants sont d’origine berbère ?
Après l’indépendance en 1962, l’Algérie a choisi l’arabe comme langue nationale pour briser les liens avec la France coloniale et s’ancrer dans le monde arabe. C’était une décision politique, pas culturelle. L’arabe était vu comme un symbole d’unité. Mais cette décision a longtemps marginalisé le tamazight, la langue maternelle de 25 à 30 % de la population. Ce n’est qu’en 2016 que le tamazight a été reconnu comme langue nationale et officielle, après des décennies de lutte.
Les Berbères sont-ils une minorité en Algérie ?
Non, ils ne sont pas une minorité. Ils forment la majorité des Algériens. Les estimations varient entre 25 % et 40 % de la population qui parle tamazight comme langue maternelle. Mais même ceux qui ne le parlent pas ont souvent des racines berbères. L’ADN, les noms de famille, les coutumes, les chants - tout cela montre que l’héritage berbère est profondément ancré dans la société algérienne, même chez ceux qui ne le reconnaissent pas.
Quelle est la différence entre arabe algérien et arabe classique ?
L’arabe classique est la langue du Coran et des textes sacrés. Il est enseigné à l’école, mais personne ne le parle au quotidien. L’arabe algérien, lui, est un dialecte très différent : il a des sons, des mots et des structures qui viennent du berbère, du français, du turc et même de l’espagnol. Par exemple, en arabe classique, on dit « sūq » pour marché ; en algérien, on dit « sūq » ou « sūqna ». Les différences sont telles que les Arabes du Moyen-Orient peinent à comprendre l’arabe algérien sans formation.
Le tamazight est-il une langue vivante aujourd’hui ?
Oui, et elle se développe. Depuis 2016, elle est enseignée à l’école, diffusée à la télévision, et utilisée dans la musique et la littérature. Des écrivains comme Kamel Daoud écrivent en français, mais parlent tamazight à la maison. Des chanteurs comme Idir ou Lounès Matoub ont popularisé la langue à travers l’Afrique du Nord. Des jeunes créent des réseaux sociaux en tamazight. Même les applications mobiles comme WhatsApp proposent désormais des interfaces en tifinagh. Ce n’est pas une langue morte. C’est une langue qui se réinvente.
Pourquoi certains Algériens refusent-ils de s’identifier comme berbères ?
Parce que pendant des décennies, dire qu’on est berbère, c’était dire qu’on n’était pas « vraiment » algérien. Le gouvernement a longtemps imposé une identité arabo-musulmane comme seule légitime. Beaucoup de familles ont caché leur langue, leurs noms, leurs traditions pour éviter la discrimination. Aujourd’hui, cette pression diminue, mais les cicatrices restent. Certains préfèrent dire qu’ils sont « algériens » simplement, pour ne pas être mis dans une case.